Depuis la fin du 18ème siècle, de nombreux auteurs se sont intéressés au phénomène criminel, en tentant de lui apporter une explication tant sur l’identité de ses auteurs, sur la compréhension du passage à l’acte ou encore sur les moyens et manières de prévenir l’émergence ou la réitération des délits et des crimes dans nos sociétés. L’ensemble de ces auteurs ayant fait de ce phénomène un sujet d’étude, tantôt sous l’angle de la sociologie comme Durkheim ou encore Tarde, sous l’angle de l’anthropologie comme Lombroso, Ferri et Garofalo, ou encore sous l’angle de la psychologie avec Esquirol(1). Du fait de ce croisement disciplinaire, les historiens déterminent difficilement la naissance de la criminologie en France en tant que sujet d’étude. 

Alvaro Pires, professeur titulaire au département de criminologie de l’Université d’Ottawa, indique qu’il existe dans l’histoire, trois moments de l’histoire, qui pourraient être considérés comme la naissance de la Criminologie. Trois moments, encore aujourd’hui en concurrence (2). 

L’un de ces moments correspond à la seconde moitié du 18ème siècle avec la publication du Traité des Délits et des peines, de Beccaria, malgré l’absence d’une prétention de l’auteur du caractère scientifique de son ouvrage. 

Pour d’autres, elle émerge avec les premières analyses statistiques de la criminalité présentées par Guerry ou encore Quételet, qui d’un point de vue de rigueur scientifique semble être le plus correspondant.

Enfin, pour une grande majorité, elle naît dans le dernier tiers du 19ème siècle avec « l’école positiviste italienne » de Lombroso, Garofalo et Ferri qui « impose tout à la fois un glissement dans l’objet : du crime au criminel, et dans la méthode : du raisonnement juridique à l’expérimentation scientifique » (3). Cette vision est privilégiée dans d’autres pays comme le Royaume-Uni, l’Italie ou encore les Etats-Unis par exemple. Ce moment de l’histoire semble être privilégié au regard de son retentissement. En effet, en 1885, se tient le premier Congrès international d’anthropologie criminelle. La France dans le même temps, se nourrit de ses études pour adopter des lois, comme la loi de relégation des multirécidivistes et en 1886, ou encore le lancement de la célèbre revue des Archives de l’anthropologie criminelle dirigée par Lacassagne (4).

À compter de cette époque la recherche française s’intéresse au phénomène criminel par le biais de différentes sciences. Durant l’entre-deux-guerres, la recherche française dans ce domaine s’épuise, et sur la scène internationale, c’est l’École de Chicago qui domine les recherches en criminologie. En France, les juristes à cette même période se saisissent de cet objet en s’associant aux médecins intervenant en milieu judiciaire, une alliance qui se concrétisera par la création de l’Institut de criminologie de Paris en 1922 sous une double-tutelle entre faculté de droit et faculté de médecine. Puis entre les années 1950 et 1970, Jean Pinatel défend l’idée d’une « criminologie en tant que science multidisciplinaire qui permettrait enfin de saisir ensemble, d’un même regard, tous les aspects du phénomène criminel » (5).

Toutefois, entre 1960 et 1970, l’Amérique du Nord adopte une définition similaire de la criminologie que Quételet et Guerry, c’est-à-dire une discipline embrassant l’ensemble des sciences criminelles tel que le droit pénal et la politique criminelle. 6 De là, émerge la criminologie de la réaction sociale (criminologie interactionniste).

Il faut noter, que certaines approches gardent une définition plus étroite de la criminologie en s’attachant uniquement à la compréhension du phénomène criminel, écartant ainsi la sociologie du droit pénal et de la justice pénale, la pénologie ou encore la politique criminelle. Toutefois, la majorité des approches s’en tiennent à la définition large qui embrasse l’ensemble des disciplines pouvant apporter à la compréhension et la prévention du phénomène criminel.

À ce jour, la criminologie n’est pas reconnue en France comme une discipline académique autonome comme c’est le cas au Québec, en Suisse ou encore en Belgique par exemple, mais comme une discipline interdisciplinaire tantôt rattachée au droit pénal, tantôt rattachée à la psychologie. Une absence d’indépendance remise en cause par différents auteurs, mais également par la Confédération Nationale Des Criminologues (CNDC) mais également les syndicats des criminologues qui souhaitent obtenir cette autonomisation afin de garantir une formation complète et rigoureuse dans cette discipline, ce qui permettrait le développement de la recherche et une reconnaissance des professionnels dans ce domaine.

Anouck JEGO, 2026.

Références :
  1. Marc Reneville, « Quelle histoire pour la criminologie en France ? (1885-1939), in Marc Reneville (dir.), Histoire de la criminologie. Autour des archives d’anthropologie criminelle 1886-1914, France, 2015. (https://journals-openedition-org.docelec.u-bordeaux.fr/criminocorpus/10772)
  2. Alvaro P. Pires, « La criminologie d’hier et d’aujourd’hui » in Christian Debuyst et al., Histoire des savoirs sur le crime et la peine, t. 1 : Des savoirs di us à la notion de criminel-né, Bruxelles, De Boeck, 1995, p. 35. 
  3. 13 Renzo Villa, Il deviante e i suoi segni (Lombroso e la nascita dell’antropologia criminale), Milan, Franco Angeli, 1985 ; Richard F. Wetzell, Inventing the Criminal. A history of German Criminology. 1880-1945, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2000 ; José Luis Peset, Ciencia y marginación. Sobre negros, locos y criminales, Barcelone, Editorial Critica, 1983 ; Neil Davie, Les visages de la criminalité : à la recherche d’une théorie scientifique du criminel type en Angleterre (1860-1914), Paris, Kimé, 2004 ; Nicole Hahn Rafter, Creating Born Criminals, Urbana et Chicago, University of Illinois Press, 1997, in Marc Reneville, « Quelle histoire pour la criminologie en France ? (1885-1939), in Marc Reneville (dir.), Histoire de la criminologie. Autour des archives d’anthropologie criminelle 1886-1914, France, 2015.
  4. Ibid.
  5. MUCCHIELLI Laurent, « De la criminologie comme science appliquée et des discours mythiques sur la « multidisciplinarité » et « l’exception française » » , Vol.VII, Champ pénal, 2010, https://journalsopenedition-org.docelec.u-bordeaux.fr/champpenal/7728
  6. Patrick Morvan, Criminologie, 5ème édition, LexisNexis, Paris, 2025, p.3